Lettre Ouverte au Président de la République du Niger (Par Abdoul-Malik Issoufa)

1 329

Excellence, Monsieur le Président de la République,

Notre pays, depuis la révélation de l’affaire dite de l’audit du Ministère de la Défense Nationale, vit au rythme des surenchères politiques, de l’indignation populaire et des mouvements d’humeurs.

Chaque jour, des faits nouveaux ! Des accusations supplémentaires ! Mais, rien ou presque ! À l’étranger, nous sommes mal vus, notre pouvoir critiqué, devenu la risée de nos voisins, pour une affaire qui, si elle était judiciairement et sincèrement traitée, nous aurait évité tant de temps perdu, tant de désunion et de désagrément au point de devenir la risée du monde entier inondé par un flot d’informations qui donne le tournis !

Monsieur le Président,

Aucune corporation, aucune association, aucune coalition d’individus ou d’organisations ne pourrait, à elle seule, promettre de faire la lumière sur cette scabreuse et ténébreuse affaire. Elle n’en aurait ni les moyens, ni le temps. Quiconque se croira devoir porter plainte contre les personnes citées ou mises en cause par le rapport d’audit, butera contre l’obstacle des preuves. Les preuves ! Les preuves ! Éternel «nerf de la guerre juridique». Les preuves, qui serviraient à établir l’innocence ou la culpabilité de ces personnes, à présent devenues sulfureuses, résident très certainement et majoritairement dans les paperasses de l’administration publique. Les donnera-t-elle, ces preuves ?  Quiconque, je le répète, personne physique ou morale, portera elle-même l’affaire en justice risquera gros. Car, en cas d’échec de son action judiciaire, elle sera très certainement confrontée à une autre action, en diffamation, cette fois-ci, dirigée contre elle. Porter plainte ne constitue pas une simple déclaration, une simple formalité. C’est surtout une lourde responsabilité, en cas de revers !

Monsieur le Président,

Pris au piège de la force, et des effets pervers du Droit, il ne nous reste qu’à nous tourner vers une seule personne. Oui…! Une personne qui aurait le droit, le devoir, les moyens, la légitimité et la toute-puissance de (faire) situer les responsabilités ! Oui…! Une personne à qui le corps social a confié son destin et qui, librement, sur le Saint-Coran a juré de garantir la justice entre les Nigériens. Oui…! Une personne qui, dans un élan d’islamité, a déclaré vouloir s’inspirer du Calife Omar pour réussir sa gouvernance ! Oui…! Une personne qui, en fin de mandat, ne laissera aucune «affaire» ternir un bilan qu’il souhaiterait positif ! Oui…! Cette personne, Père de la Nation, Chef de l’Administration, Premier Magistrat du Niger, c’est vous-même, Monsieur Issoufou Mahamadou, Président de la République du Niger !

Monsieur le Président,

Cette affaire divise les Nigériens, et contribue à écorner l’image de la Justice mal perçue par nos concitoyens. Nul ne comprend (et cette fois-ci, les magistrats sont interpellés, avec tout le respect qui leur est dû) que des citoyens, accusés de faits graves, d’actes préjudiciables à nos finances publiques, et funestes à notre armée, soient totalement en liberté, avec des risques évidents de subornation de témoin ou de destruction de preuves… Tandis que d’autres citoyens, qui exigent simplement que lumière et justice soient faites, soient jetés en prison avant tout jugement, alors même que la Commission Nationale des Droits Humains (CNDH) a eu l’occasion de souligner l’illégalité de leur détention. Nul ne le comprend ! C’est un principe de droit pénal, c’est une règle de bon sens que la sévérité d’un traitement judiciaire doit s’expliquer par la gravité de l’acte. Gardant à l’esprit, le principe de la présomption d’innocence, comment expliquer que, de simples journalistes ou acteurs de la société civile, qui ne sont accusés d’aucun crime économique, aient été arrêtés et détenus, tandis que d’autres compatriotes, cités par des rapports officiels, donc liés à des faits extraordinairement illégaux, restent libres de leurs mouvements ? Rien, absolument, rien n’interdit de les mettre en détention le temps de l’enquête. Tout l’autorise, au contraire. Parce que, oui, les faits qu’on leur reproche sont graves, inquiétants et méritent toute lumière !

L’opinion a du mal à comprendre que des magistrats, le jour, manifestent pour réclamer Justice, et le soir, délivrent des mandats de dépôts, sans que rien ne les y oblige, contre des personnes à qui, les faits reprochés sont moins graves, très loin des crimes économiques ! Le but n’est pas de jeter l’opprobre sur nos magistrats qu’il conviendrait d’encourager, car rarement on a vu le SAMAN protester aussi énergétiquement, face à une affaire qui ne touche pas directement les intérêts de la corporation ! C’est tout à son honneur ! Nous disons, en toute logique, que si des justiciables, nigériens, simplement accusés de diffamation ou de manifestation illégale, peuvent être déposés en prison avant tout jugement, ceux qui sont accusés de crimes économiques méritent le même traitement, si non plus !

Monsieur le Président,

Il est vrai que quelques communiqués et documents officiels, affirment que, vous donnez personnellement des instructions, pour procéder à des investigations. Mais, votre silence médiatique, fût-il voulu comme une preuve de sagesse, d’impartialité et de respect de la séparation des pouvoirs, reste largement incomprise. Rassurez nos compatriotes ! Incarnez la Justice, en ces temps d’incertitude et de défiance, s’il vous plaît !

Monsieur le Président,

Faites un simple message à la Nation, promettez la Justice aux Nigériens ! Engagez-vous publiquement ! Dites que l’État, dont vous êtes le Chef, portera plainte pour rentrer dans ses droits ! Dites que vous donnez les coudées franches au procureur de la République pour mener des investigations à l’égard de tous, car tous les nigériens se valent par-delà leur appartenance politique ou statut social !

Monsieur le Président,

Dans cette affaire, la justice est plus que nécessaire, vivement attendue. Elle permettra de «venger» d’une manière civilisée toutes les victimes. Dans le cas contraire, elle blanchira des compatriotes, injustement accusés, comme le clament leurs propres avocats. Dans l’un ou l’autre cas, notre pays en sortira grandi, sa Justice ennoblie !

Monsieur le Président,

Vous rappelant, très humblement, très poliment, votre devoir de responsabilité, à la veille de votre départ, vous avez l’obligation morale de ne pas laisser cette affaire constituer un boulet pour le socialisme nigérien, un souvenir triste dans l’histoire politique de notre pays.

Monsieur le Président,

Si dans la présente lettre, un mot, une phrase, vous a paru déplacé, je m’en excuse, très sincèrement. Il ne faudrait y voir aucun manquement, simplement, la marque de mon humanité : la perfectibilité. J’ai simplement voulu exercer mon devoir de citoyen, républicain, épris de justice et de bonne gouvernance. Et, je prends à témoin l’éducation que m’ont donné mes parents, l’opinion publique et le code pénal nigérien qu’il n’y a rien de diffamatoire, rien de dénigrant dans la présente lettre.

Dieu vous protège, Monsieur le Président. Dieu vous inspire la bonne décision, celle de la Justice !

Dieu bénisse le Niger et protège les Nigériens ! 

Abdoul-Malik Issoufa

Étudiant en Droit

Homme de Lettres

2 commentaires
  1. Taibou Hamidou Ousmane dit

    Espérons que le message atteindra sa destination et que des mesures judiciaires seront prise, pour qu’on puisse être un pays avec un système judiciaire juste et équitable.
    Merci beaucoup cher frère

    1. Nouhou garba dit

      Une interpellation du genre peut favorablement changer les choses. J’ose espèrer que cette note lui est parvenu.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.