De la question qui prévaut actuellement en France : Et si la Laïcité à la Française est le problème ?

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La décapitation du professeur de collège Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine a suscité une grande colère et émotion sur toute l’étendue du territoire français. Il faut rappeler que cette attaque n’est pas la première, elle vient s’ajouter à la longue liste d’attaques terroristes perpétrées sur le sol français depuis les années 1980. De l’attentat de la rue de Rosiers à Paris le 9 août 1982 (6 morts et 22 blessés), à celui de Paris sur la ligne ferroviaire Paris-Lyon en 1985 (13 morts et plus de 300 blessés), en passant par l’affaire Mohammed Merah (en 2012), les attaques visant le comité de rédaction du journal Charlie Hebdo (en janvier 2015), l’agression au couteau de 3 militaires en faction à Nice par Moussa Coulibaly (en février 2015), jusqu’à ces deux derniers attentats du 16 octobre (à Conflans) et du 29 octobre 2020 à Nice, une chose retient l’attention : tous les présumés coupables de ces attentats sont non seulement d’origines étrangères mais aussi musulmans. Un lien est donc automatiquement fait entre les attentats, l’islam et l’immigration. Qu’est ce qui explique cet état de fait ? Pourquoi cherche-t-on à tout prix à faire une corrélation entre les attaques terroristes, l’islam et l’immigration ?

Revenons aux questions posées un peu plus haut sur le rapport systématique entre le terrorisme, l’islam et l’immigration. En France, ces trois concepts semblent aller généralement de pair. Les multiples discours des dirigeants français et beaucoup de leurs médias cherchent toujours à rappeler les valeurs françaises tirées de son histoire. Selon eux, la France est de tradition judéo-chrétienne et qu’il n’est pas question de faire place à une autre culture étrangère. C’est ce qui explique les débats récurrents sur l’islam et l’immigration. Les débats se focalisent sur deux thèses soutenues par deux grands auteurs américains. Il s’agit de Bernard Lewis (crise de l’islam) et Samuel Huntington (choc des civilisations). Lorsque Macron parle de la crise de l’islam au monde, il n’a fait que repris le titre du livre de Bernard Lewis ou d’y moins s’est beaucoup inspiré de ses idées. Huntington dans son analyse pense que le monde compte 9 civilisations : la civilisation occidentale, bouddhiste, latino-américaine, africaine, chinoise, hindoue, orthodoxe, japonaise et islamique.

Tout en reprenant le titre de l’ouvrage de l’américain Fukuyama intitulé la fin de l’histoire, il explique que cette fin de l’histoire sera dominée par la civilisation islamique et qu’à un certain moment, l’islam sera répandu partout au monde au détriment des autres civilisations notamment occidentales. La théorie du « grand remplacement » dont parlait certains intellectuels français répond à cette logique. Selon eux, les musulmans via l’immigration remplaceront le peuple français qui est en majorité chrétien et sera mis en minorité dans leur propre pays. C’est ce qui explique cette focalisation et cette peur sur l’immigration et le rapprochement systématique entre l’islam, l’immigration et le terrorisme. Tout de même, il convient de rappeler qu’il s’agit d’une thèse nourrie et véhiculée par une partie des intellectuels et des médias de l’extrême droite qui confondent sciemment l’islam et le terrorisme. Il sera injuste de penser que tous les citoyens français soutiennent cette thèse même si les dirigeants politiques qui se sont succédés ont une part de responsabilité dans la mise à l’écart d’une partie de la population française immigrée qu’on a considéré à un certain moment comme moins français que les autres français de souche. C’est ce qui a poussé le développement de certains quartiers populaires et des banlieues fréquentés uniquement par des arabes et des noirs. C’est ce qu’avait d’ailleurs reconnu Macron lors de son discours sur le séparatisme islamique lorsqu’il parlait de ghettoïsation de la République. Il faut donc reconnaitre que dans certaines banlieues françaises, il existe des tensions et violences identitaires ou religieuses. Mais ces violences ne concernent pas l’ensemble des musulmans français. La question fondamentale est de savoir ce qui est à la base de ces violences.

Nous croyons savoir quelques raisons que nous essaierons de partager ici avec vous. Pour répondre à ces questions, il me semble important de parler avant tout de la laïcité en général et en particulier celle à la française. En droit, du point de vue général, la laïcité est le principe de séparation de l’Etat et de la religion et d’impartialité ou de neutralité de l’Etat à l’égard des confessions religieuses. La complexité de la chose réside dans le fait que chaque pays à son modèle de laïcité, sa pratique et son mode de fonctionnement. Dans des pays comme l’Angleterre, le Canada, les USA qui sont en même temps des pays multiculturels et d’immigration par excellence, la conception de laïcité est moins radicale que celle de la France. Focalisons-nous dans un premier temps sur le cas américain. Même si dans l’esprit des pères fondateurs des USA tels que George Washington, James Madison, John Adams, etc., l’idée de séparation de l’Etat et de religion reste incontournable, la religion aux USA est perçue comme un facteur de création et de renforcement du lien social. Contrairement à la France où l’Etat cherche à rassembler par son indifférence aux cultes, l’Etat américain rassemble en créant un point commun qui est le fait de croire. On dénote par exemple des phrases telles que « In God we trust » sur les pièces et billets qui est devenu une devise officielle des USA depuis le 30 juillet 1956, sur l’initiative d’un député de la Floride (E. Bennett). A l’occasion d’un procès ou de la prise de fonction d’un gouverneur, d’un chérif et même du président de la République, ces derniers jurent sur un document sacré de leur confession qu’il soit la Bible, la Torah, le Coran, etc. Il n’est pas rare aussi d’entendre les présidents à l’occasion de leur discours prononcer la phrase « May God bless the United States of America », ce qui constitue une grande différence avec le système français où la religion est considérée strictement comme une affaire privée entre le fidèle et son créateur. Parlons-en à présent de cette laïcité à la française. En France, la laïcité est consacrée par la loi du 9 décembre 1905 qui établit la séparation de l’Etat et de la religion et garantit dans son premier article l’exercice des cultes. De ce fait, l’Etat n’intervient pas dans la religion du citoyen pas plus que la religion n’intervient dans le fonctionnement de l’Etat. Les événements de ces derniers jours et les mesures envisagées par l’Etat français poussent à se poser des questions sur le respect strict de ce principe. En effet, à l’occasion de son discours sur les séparatismes le 2 octobre 2020 à Mureaux, le président Macron a clairement laissé entendre que désormais, il appartiendra à la l’Etat de former ses propres imams par le biais du conseil français du culte musulman (CFCM). On constate clairement à ce niveau l’immixtion de l’Etat dans la religion musulmane au nom d’une quelconque lutte contre le séparatisme islamique ou l’islam radical. L’Etat français n’est-il pas en train de piétiner ses propres principes ?

En conclusion, je pense qu’en France, il existe un problème de vivre ensemble et l’acceptation de l’autre qu’il soit français de souche ou d’origine étrangère. Nous sommes d’accord que la France est historiquement un pays chrétien et a un modèle de laïcité différent de celui des autres pays. C’est son droit d’avoir son propre modèle. C’est aussi son droit de défendre ses valeurs républicaines notamment la liberté d’expression, d’opinion, de conscience, etc. Mais la France n’a pas que des droits, elle a aussi des devoirs. Cette France de Lumières dont ne cesse de rappeler le président Macron doit vraiment montrer aux yeux du monde qu’elle l’est et que cela n’est pas un vain mot. Cette France de Montesquieu et de Jean Jack Rousseau, chantre du contrat social et du vivre ensemble doit savoir apaiser, accepter l’autre tel qu’il est sans pour autant passer dans une anarchie totale. A partir du moment où la France a accepté d’accueillir chez elle des personnes d’origines diverses quelque soient par ailleurs les circonstances de cet accueil, à partir du moment où des français qu’ils soient de souche ou d’origines étrangères ont choisi librement l’islam comme religion, la France a l’obligation de les respecter, les protéger, respecter leur croyance, leur prophète, leur Dieu. Servez-vous de vos droits de caricaturer, de blasphémer, de dessiner mais faites-le en toute responsabilité et en toute tolérance tout en ne blessant personne car votre liberté s’arrête là où commence celle d’autrui.

Bachir Sani, Doctorant en sociologie, université de Sakarya /Turquie

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